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Travailler et décider à voix haute pour développer l’autonomie

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • 27 janv.
  • 4 min de lecture
Silhouette rose d'une personne avec mégaphone, fond jaune et rose vif. Mots absents, ambiance dynamique et expressive.
Travailler à voix haute c'est partager sa logique, quitte à la changer


Devenir autonome ... sans s'en donner les moyens


Les organisations demandent aujourd’hui aux managers et à leurs équipes d’être simultanément autonomes, responsables, alignés et rapides. On attend des collaborateurs qu’ils prennent des initiatives, qu’ils apprennent en continu et qu’ils coopèrent efficacement dans des environnements complexes. Pourtant, dans les faits, beaucoup de situations de travail restent structurées par des logiques implicites de contrôle, de validation descendante et de rétention de l’information.

Un paradoxe s’installe alors. Les managers souhaitent plus d’engagement et de maturité décisionnelle, mais continuent, souvent malgré eux, à concentrer le raisonnement et l’arbitrage. Les équipes exécutent correctement, mais peinent à comprendre le « pourquoi » des décisions, à anticiper ou à ajuster leurs actions de manière autonome. Ce décalage ne tient pas principalement à un manque de compétences, mais à une façon de travailler et de décider qui rend invisibles les processus de pensée.

Dans ce contexte, une pratique simple mais potentielllement transformatrice est intéressante : penser et travailler à voix haute, non pas comme une improvisation permanente, mais comme une discipline managériale. La découvrir : tel est l'objet de ce papier.


Ce que signifie « penser et travailler à voix haute »


Penser à voix haute au travail ne consiste pas à verbaliser tout ce qui traverse l’esprit. Il s’agit de rendre visibles les raisonnements utiles à l’action collective : hypothèses, arbitrages, critères de décision, incertitudes, limites de connaissance. Autrement dit, partager le cheminement intellectuel, pas seulement le point d’arrivée.

Dans de nombreuses équipes, les décisions apparaissent comme des résultats figés. Elles tombent, sont annoncées, parfois justifiées a posteriori, mais rarement construites de manière observable. Or, lorsque le raisonnement reste invisible, il devient impossible pour les autres de s’en approprier la logique, de la discuter ou de la reproduire dans d’autres situations.

Le thinking out loud introduit une rupture notable. Il transforme la décision en un processus partagé, même lorsque la responsabilité finale reste clairement assumée par le manager. Dire « voici ce que je vois, voici ce que je ne sais pas encore, voici les critères que j’utilise » change profondément la dynamique d’équipe. Cela autorise les autres à compléter, questionner, anticiper et apprendre.

Le working out loud prolonge cette logique dans la durée. Il ne se limite pas aux moments de décision, mais s’inscrit dans le travail quotidien. Il consiste à rendre visible le travail en cours, les essais, les ajustements, les difficultés rencontrées et les apprentissages en train de se construire. Le travail n’est plus uniquement évalué à l’aune du livrable final, mais reconnu comme un processus évolutif.

Ces pratiques reposent sur un principe commun : l’apprentissage et l’autonomie émergent lorsque le travail devient intelligible pour les autres.


Ce que ces pratiques changent dans le management


Lorsque les raisonnements deviennent visibles, le rôle du manager se transforme. Il ne s’agit plus d’être celui qui sait et qui tranche seul mais celui qui met en forme le raisonnement collectif. Le manager devient un point d’appui cognitif, pas uniquement un point d’autorité.

Cette évolution a des effets très concrets sur les équipes. Les collaborateurs développent une meilleure compréhension des enjeux, des contraintes et des arbitrages réels. Ils deviennent progressivement capables de raisonner de manière autonome dans des situations analogues. L’autonomie ne vient pas d’une délégation formelle, mais de l’accès répété aux logiques de décision.

Sur le plan collectif, ces pratiques renforcent la coopération. Lorsque chacun comprend comment les autres pensent et travaillent, les interactions deviennent plus fluides. Les malentendus diminuent, les dépendances implicites sont mieux anticipées, et les ajustements se font plus tôt, avant que les problèmes ne se cristallisent.

Sur le plan managérial, un effet souvent sous-estimé apparaît : la réduction de la charge mentale du manager. En rendant le raisonnement partageable, le manager cesse d’être le seul dépositaire de la compréhension globale. Les équipes peuvent alors prendre le relais, alerter plus tôt, proposer des options et assumer une part réelle de la complexité.


Une méthode managériale praticable


Mettre en œuvre ces pratiques ne nécessite pas de transformation organisationnelle lourde. Cela suppose avant tout des gestes managériaux cohérents et répétés.

La première étape consiste à expliciter ses intentions plutôt que ses ordres. Dire ce que l’on cherche à atteindre, les critères qui comptent et les contraintes identifiées permet aux équipes de comprendre la logique d’action, même lorsque les modalités restent ouvertes.

La deuxième étape repose sur l’instauration de moments où le travail en cours peut être partagé sans jugement évaluatif. Ces espaces ne sont pas des réunions de reporting, mais des temps de mise en visibilité du raisonnement, des essais et des difficultés. Leur valeur réside moins dans la production immédiate que dans l’apprentissage collectif qu’ils génèrent.

La troisième étape concerne la posture face à l’erreur et à l’incertitude. Penser et travailler à voix haute suppose que l’incertitude soit reconnue comme normale. Le manager donne le ton en nommant ce qu’il ne sait pas encore et en montrant comment il raisonne malgré cette incomplétude.

Enfin, ces pratiques gagnent en puissance lorsqu’elles s’inscrivent dans des réseaux élargis. Le working out loud encourage à sortir du périmètre strict de l’équipe pour partager, apprendre et solliciter des regards externes. Le manager devient alors un facilitateur de connexions autant qu’un animateur d’équipe.


Commencer modestement


Pour un manager, adopter ces pratiques ne signifie pas tout changer du jour au lendemain. Il s’agit d’un choix progressif et intentionnel. Commencer par une décision expliquée à voix haute, un raisonnement partagé en réunion, ou un travail en cours rendu visible peut suffire à initier une dynamique différente.

À terme, penser et travailler à voix haute ne relèvent ni de la transparence naïve ni de la communication permanente. Il s’agit d’un levier stratégique de développement de l’autonomie, de la responsabilité et de l’intelligence collective. Dans un environnement où la complexité ne peut plus être portée par un seul individu, rendre visibles les raisonnements devient non seulement utile, mais indispensable.


Aller plus loin avec :

David L. Marquet, Turn The Ship Around, 2012

Jane Hart, Modern Workplace Learning, 2015

Ian Mc Gill, Liz Beaty, Action Learning, 1992


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