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L'illusion de la protection : pourquoi ne pas décider peut être dangereux

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • 16 janv.
  • 3 min de lecture
Ne pas décider c'est déjà décider
Ne pas décider expose plus qu'il ne protège


Ne pas décider devient une décision


Dans les entreprises, le retard de décision est souvent perçu comme une prudence légitime. On attend plus d’informations, on consulte davantage, on repousse l’arbitrage pour « sécuriser » le choix. Cette posture semble rationnelle. Elle donne l’impression de maîtriser le risque. Pourtant, derrière cette prudence affichée se cache un phénomène plus profond : ne pas décider produit des effets organisationnels aussi puissants que décider.

Chaque fois qu’une décision est repoussée, le système continue de fonctionner. Mais il le fait dans l’incertitude. Les équipes avancent sans cadre clair, les priorités restent floues, les arbitrages se font localement. Officiellement, rien n’a changé. En réalité, des décisions sont prises tous les jours, mais de manière fragmentée, invisible, non assumée. Le retard de décision centralise moins le pouvoir qu’il ne le disperse.

Ce mécanisme produit une illusion dangereuse. Les dirigeants pensent garder la main en retardant un arbitrage. En pratique, ils transfèrent la responsabilité vers les niveaux opérationnels. Ce sont les managers de proximité et les chefs de projet qui tranchent, souvent dans l’urgence, sans mandat explicite. Ils décident ce qui peut attendre, ce qui doit passer en priorité, ce qui sera abandonné. Le système fonctionne, mais au prix d’une forte usure managériale.



Le coût du retard décisionnel ne figure dans aucun tableau de bord


Le coût du retard décisionnel est rarement mesuré. Il ne figure dans aucun tableau de bord. Pourtant, il est bien réel. Il se manifeste par une perte de temps collective, des réunions inutiles, des allers-retours sans fin, des projets ralentis. Il génère aussi de la démotivation. Les équipes ont le sentiment de travailler dans le vide, sans cap clair. Elles investissent de l’énergie dans des sujets dont elles ignorent s’ils seront validés.

À long terme, le retard décisionnel fragilise la confiance. Lorsque les décisions tardent à venir, les collaborateurs développent leurs propres stratégies. Certains se protègent, d’autres avancent sans attendre, d’autres encore se désengagent. L’organisation devient hétérogène. Chacun interprète la situation à sa manière. Le collectif se délite progressivement.

Ce phénomène est souvent renforcé par la peur de se tromper. Dans des environnements complexes, les décideurs sont exposés. Une mauvaise décision peut être critiquée, remise en cause, instrumentalisée. Retarder devient alors une stratégie de protection personnelle. Ne pas décider permet d’éviter la responsabilité visible. Mais ce confort individuel a un coût collectif majeur.

Le retard décisionnel est aussi un signal organisationnel. Il révèle une difficulté à assumer le pouvoir. Décider, ce n’est pas seulement choisir une option. C’est accepter de renoncer aux autres. C’est créer des gagnants et des perdants. Beaucoup d’organisations préfèrent maintenir une ambiguïté qui évite le conflit. Cette ambiguïté rassure à court terme, mais désorganise durablement.

Pour les managers intermédiaires, ce mécanisme est particulièrement éprouvant. Ils sont pris en étau. D’un côté, ils attendent des décisions qui ne viennent pas. De l’autre, ils doivent faire avancer leurs équipes. Ils compensent, improvisent, arbitrent à la place de la direction. Leur rôle se transforme : ils deviennent les régulateurs d’un système qui refuse de trancher.

Ce travail invisible n’est ni reconnu ni valorisé. Officiellement, ils exécutent. En réalité, ils décident. Cette dissociation fragilise leur légitimité. Comment expliquer à une équipe que l’on attend une décision, alors que, dans les faits, on leur impose des choix locaux ? Le flou devient une norme.

Décider trop tard peut parfois être pire que décider imparfaitement. Une décision imparfaite permet d’agir, d’ajuster, de corriger. Un non-choix fige l’organisation dans l’attente. Il empêche l’apprentissage collectif. Il installe une culture de l’hésitation permanente.


Changer de regard sur le risque


Réduire le coût du retard décisionnel suppose de changer de regard sur le risque. Il ne s’agit plus seulement d’éviter l’erreur, mais d’éviter l’inaction. Le vrai danger n’est pas toujours dans une mauvaise décision mais dans l’absence de décision. Une organisation mature accepte l’incertitude et crée des espaces pour ajuster plutôt que pour repousser.

Pour les équipes de direction, cela implique d’assumer pleinement le pouvoir de décider. Non pas comme un privilège, mais comme une responsabilité. Décider, c’est prendre en charge les conséquences, pas seulement annoncer un choix. C’est rester présent après la décision, accompagner, ajuster, reconnaître les impacts.

Pour les managers de terrain, comprendre ce mécanisme permet de sortir d’une logique de culpabilité. Leur surcharge ne vient pas d’un défaut personnel, mais d’un système qui retarde ses arbitrages. Mettre des mots sur ce phénomène est déjà une forme de reprise de pouvoir.

En définitive, le retard décisionnel n’est jamais neutre. Il structure l’organisation autant qu’une décision explicite. La différence, c’est qu’il le fait sans cadre, sans débat et sans responsabilité claire. Là où la décision crée un cap, le non-choix crée une dérive.

Ne pas décider, c’est déjà décider. La question n’est donc pas de savoir s’il faut décider, mais quand, comment et à quel niveau assumer cette responsabilité...

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