Interpréter un feedback grâce à l’IA
- Erwan Hernot

- 8 janv.
- 5 min de lecture

Pourquoi le feedback ne produit souvent pas les effets attendus
On présente le feedback comme un levier significatif de performance, d’engagement et de développement. Dans les faits, pourtant, ses effets sont souvent décevants. Les comportements évoluent peu. Les tensions persistent. Certains feedbacks sont vécus comme injustes, d’autres comme inutiles, d’autres encore comme agressifs ou flous. Les managers donnent des feedbacks. Les collaborateurs les reçoivent. Mais quelque chose ne fonctionne pas. Le message passe, sans produire la transformation espérée. Ce décalage génère de la frustration des deux côtés. Le manager a le sentiment d’avoir « fait son job ». Le collaborateur, lui, se sent jugé, incompris ou mis sous pression. Ce papier ne va pas ré-inventer le feedback. Il va l'outiller avec l'IA.
Quand le feedback est émis, le problème ne vient pas de l’intention. Il réside dans l’interprétation. Un feedback n’est jamais un simple message. Il est filtré par l’histoire de la relation, la culture de l’équipe, les règles implicites, le contexte organisationnel, la charge émotionnelle du moment, les enjeux de reconnaissance ou de pouvoir. Or, très peu de managers sont formés à analyser ces dimensions. Résultat : le feedback est souvent réduit à une parole bien formulée, alors qu’il s’agit en réalité d’un acte organisationnel complexe. On travaille la phrase, on néglige le système dans lequel elle s’inscrit. Y remédier ; tel est l'objet de ce papier.
Ce que signifie vraiment interpréter un feedback
Interpréter un feedback, ce n’est pas décider s’il est « vrai » ou « faux ». Ce n’est pas chercher qui a raison. C’est comprendre ce qu’il produit, pourquoi il est formulé ainsi et comment il est réellement reçu.
Tout feedback comporte plusieurs couches. Il y a d’abord ce qui est dit. Il y a ensuite l’intention de l’émetteur, consciente ou non : ce qu’il cherche à provoquer, à corriger, à obtenir. Il y a aussi l’effet réel, souvent très différent de l’intention, c’est-à-dire ce que le destinataire ressent et ce qu’il fait concrètement après coup. Enfin, il y a le contexte organisationnel, c’est-à-dire ce que le système autorise à dire, à taire, à contourner. Interpréter, c’est travailler ces différentes couches au lieu de s’arrêter au message brut. C’est accepter qu’un feedback ne parle jamais uniquement d’une personne, mais aussi du fonctionnement de l’équipe et de l’organisation.
C’est ici que l’IA devient pertinente. Non pas pour dire « qui a raison », mais pour aider à décortiquer ces couches. Elle sert de tiers neutre. Elle ralentit le raisonnement, empêche les réactions défensives et rend visibles des implicites que le manager ne perçoit plus, pris dans l’action. Point essentiel : l’IA n’est jamais utilisée pendant l’échange. Elle intervient avant ou après la conversation. C’est un outil réflexif, pas un gadget en temps réel.
Prenons quelques exemples
Exemple 1 – Un feedback jugé « injuste »
Un collaborateur dit à son manager :« J’ai l’impression qu’on ne reconnaît jamais mon travail. »
Réaction spontanée du manager :« Ce n’est pas vrai, je fais des feedbacks positifs. »
S’il réagit ainsi, la discussion se ferme immédiatement. Le manager décide à la place de l’autre ce qu’il ressent. Après coup, il travaille avec l’IA. Il reformule le message et en analyse les couches. Il comprend que ce qui est exprimé est un sentiment d’invisibilité. Il perçoit ce qui n’est pas dit : un besoin de reconnaissance publique. Il identifie ce qui se joue en arrière-plan : une comparaison implicite avec d’autres collègues. Il réalise alors que le problème n’est pas la reconnaissance en soi, mais la forme et le moment où elle est donnée. Les félicitations en aparté ne produisent pas le même effet qu’une valorisation collective.
Exemple 2 – Un feedback managérial qui crispe
Un manager dit à un collaborateur :« Tu manques d’autonomie. » Le collaborateur se ferme, se défend. Le dialogue se tend. Avant son prochain entretien, le manager travaille son feedback avec l’IA. Autonomie sur quoi exactement ? Dans quelles situations ? Selon quels critères implicites ? Il découvre que son jugement repose sur une norme tacite jamais explicitée. Pour lui, l’autonomie signifie anticiper certaines décisions. Pour le collaborateur, elle signifie ne pas faire d’erreur sans validation. Le manager comprend que le collaborateur ne pouvait pas « deviner » ce qui était attendu. Le problème n’est pas un manque d’autonomie, mais un manque de clarification des règles du jeu.
Exemple 3 – Un feedback ascendant difficile à entendre
Un manager reçoit ce retour :« Tu changes souvent d’avis. »
Sur le moment, il est tenté de se justifier. Il se retient. Après l’entretien, il analyse avec l’IA. Il distingue un fait : certaines décisions ont été révisées. Il repère l’interprétation : cela est vécu comme de l’instabilité. Il mesure l’effet produit : un sentiment d’insécurité dans l’équipe.
Il comprend que ce qui est reproché n’est pas le changement, mais l’absence d’explicitation des raisons. Le problème n’est pas la flexibilité, mais le manque de narration managériale autour des décisions.
Que fait concrètement le récepteur au moment où il reçoit le feedback ?
Sur le moment, le récepteur ne cherche pas à analyser. Il ne contredit pas. Il ne se justifie pas. Il ne sort évidemment pas son smatphone avec IA ;) Son objectif est : sécuriser l’échange et gagner du temps cognitif. Il adopte une posture de réception active et de suspension du jugement. Par exemple :
« Merci pour ce retour. J’ai bien écouté ce que vous dites. Je préfère prendre un peu de recul pour y réfléchir et je reviens vers vous. »
Ou encore :
« Je préfère ne pas réagir à chaud. Je prends le temps de réfléchir et je vous fais un retour construit. »
Ces phrases font trois choses simultanément : elles reconnaissent le feedback, désamorcent l’émotion et ouvrent un second temps d’échange. Ce n’est qu’après la conversation que commence le travail avec l’IA.
Une méthode en quatre temps
Temps 1 – Externaliser le feedback
Le manager écrit le feedback reçu ou celui qu’il s’apprête à donner. Il transforme une impression floue en objet de travail. L’IA sert de miroir neutre pour reformuler et clarifier.
Temps 2 – Analyser les couches invisibles
Avec l’IA, il explore les normes implicites, les attentes non formulées, les enjeux de reconnaissance ou de pouvoir, les émotions probables chez l’autre. Objectif : comprendre ce qui se joue réellement.
Temps 3 – Simuler des scénarios relationnels
Il ne s’agit pas de tester des phrases hors-sol, mais des postures dans un système. Feedback en 1:1 ou en collectif ? À chaud ou à froid ? Dans un contexte de tension ou de confiance ? Avec quel objectif réel ? L’IA permet de simuler ces scénarios et d’anticiper leurs effets.
Temps 4 – Replacer dans l’organisation
Dernière question clé : ce feedback parle-t-il d’une personne ou d’un dysfonctionnement du système ? Objectifs contradictoires, surcharge, processus flous, gouvernance ambiguë… Ce temps évite de psychologiser ce qui relève de l’organisation.
Le feedback n’est pas un outil de communication.C’est un outil de régulation.
L’IA ne sert pas à « mieux formuler ». Elle sert à mieux lire le système. Elle permet de traiter le feedback non comme une opinion personnelle, mais comme un signal organisationnel.
Le manager qui sait interpréter les feedbacks ne cherche pas à avoir raison. Il cherche à comprendre ce que l’organisation lui dit à travers les personnes. C’est à ce niveau que le feedback devient réellement transformant.







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