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Accélération analytique : l’IA contre le brouillard informationnel

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • il y a 6 jours
  • 5 min de lecture
Accélération analytique : comment l’IA aide les managers à décider
L'IA aide à naviguer dans le brouillard


Depuis les travaux de Kahneman et Tversky (1), nous savons que nos raisonnements sont loin d’être parfaitement rationnels. Nous utilisons en permanence des raccourcis mentaux, appelés heuristiques, qui nous amènent à raisonner à partir de ce qui est le plus visible ou le plus disponible à l’esprit. C’est ainsi que nous attribuons plus facilement la responsabilité d’un problème à une personne qu’à un processus, parce que le concret est plus facile à saisir que l’abstrait. Cette fragilité du raisonnement s’accentue lorsque la charge mentale augmente. Sous stress, sous pression temporelle, ou face à des situations inhabituelles, notre capacité d’analyse se dégrade. Nous régressons alors vers des schémas simplifiés, parfois très rudimentaires, au détriment du raisonnement analytique. Être intelligent ne consiste pas seulement à raisonner, mais aussi à inhiber ses automatismes.

C’est précisément là que l’IA devient utile pour un manager. Elle crée une distance cognitive. Elle ralentit les réflexes. Elle force la reformulation. Elle aide à sortir du bricolage mental imposé par l’urgence. Autrement dit, elle soutient l’intelligence analytique au moment même où celle-ci est fragilisée par la pression du réel.


L’excès d’informations empêche de décider


Les managers n’ont jamais eu autant d’informations à leur disposition. Tableaux de bord en temps réel, reportings mensuels, flux de mails, messageries instantanées, réunions à répétition, notes internes, études externes : tout est accessible immédiatement et en continu. Pourtant, une sensation domine dans les échanges : le brouillard. Les mêmes phrases reviennent régulièrement. Certains expliquent qu’ils ne savent plus ce qui est vraiment important. D’autres disent qu’ils disposent de trop de chiffres mais qu’ils manquent de vision claire. Beaucoup confient qu’ils passent leur temps à traiter l’information sans parvenir à réellement comprendre ce qui se joue.

Le problème n’est donc pas un manque d’information. C’est l’inverse. Il s’agit d’un excès non structuré. La donnée est disponible, mais la capacité à l’analyser, la hiérarchiser et la relier fait défaut. Cette situation conduit à des décisions retardées, à des arbitrages flous et à un sentiment d’urgence permanent. Les managers ont l’impression de piloter à vue.

Dans ce contexte, l’IA est souvent présentée comme une solution miracle. On lui prête la capacité de calculer plus vite, de prévoir davantage et d’automatiser massivement. Mais ce qui change réellement, ce n’est pas la quantité d’analyse produite. C’est la vitesse à laquelle il devient possible de structurer la complexité.


Accélération analytique : l’IA comme amplificateur de raisonnement


Contrairement à une idée répandue, l’IA ne sert pas d’abord à trouver des réponses. Son premier apport consiste à structurer les questions. Elle n’apporte pas de l’expertise prête à l’emploi, mais une accélération du raisonnement. Concrètement, elle permet de synthétiser de grands volumes d’informations, de faire émerger des tendances, de comparer des scénarios, de repérer des incohérences et de relier des éléments dispersés. Elle agit comme un outil d'accélération analytique et donc cognitif.

Pour autant, l’IA ne pense pas à la place du manager. Elle élargit son champ de vision mais ne doit jamais se substituer à son jugement. La valeur réelle se situe dans le renforcement du discernement humain. Le manager ne gagne pas une décision « meilleure » par magie. Il gagne une décision mieux éclairée.


Du brouillard informationnel à la lisibilité décisionnelle


Dans beaucoup d’organisations, le brouillard ne vient pas du manque de données mais de mécanismes bien identifiés. Les reportings s’empilent sans hiérarchie claire. Les indicateurs se contredisent parfois. Les informations restent cloisonnées par service. Les urgences sont souvent artificielles et créées par l’agenda plus que par la réalité opérationnelle.

L’IA ne supprime pas cette complexité. Elle la rend lisible. Elle regroupe, croise, reformule et hiérarchise les informations. Elle transforme un bruit informationnel en paysage exploitable. Le manager peut alors reprendre de la hauteur et reconstruire une vision d’ensemble.


Trois situations concrètes

  • Prenons le cas d’une DRH qui reçoit chaque mois une multitude d’indicateurs, allant de l’absentéisme au turnover, en passant par l’engagement, la formation et la performance. Chaque chiffre raconte une histoire différente, ce qui rend l’arbitrage difficile. En demandant à l’IA de mettre en relation ces indicateurs et d’en faire ressortir les tendances majeures, elle voit apparaître en quelques secondes, des corrélations, des tensions structurelles et des signaux faibles. Il ne s’agit pas d’une décision, mais d’un éclairage nouveau.

  • Un chef de projet, de son côté, jongle quotidiennement avec des comptes rendus, des plannings, des mails et des matrices de risques. Il a progressivement perdu la vision d’ensemble. En utilisant l’IA pour résumer les points clés, identifier les zones de tension et faire ressortir les décisions non prises, il ne délègue pas le pilotage. Il clarifie simplement son cockpit.

  • Enfin, un manager intermédiaire, pris entre sa direction et ses équipes, reçoit des priorités changeantes et parfois contradictoires. En demandant à l’IA de reformuler ces consignes et de mettre en évidence leurs contradictions, il parvient à objectiver des incohérences structurelles qu’il n’osait pas nommer. Là encore, l’IA ne décide pas. Elle aide à objectiver.


L’IA et la fin du mythe du manager ultra-analytique


Pendant plusieurs décennies, les organisations ont valorisé la figure du manager analytique, rationnel, orienté processus et indicateurs. Pourtant, deux grandes approches coexistent dans la pensée scientifique. L’approche analytique isole, découpe et mesure. L’approche systémique relie, observe les interactions et cherche à comprendre le tout. Joël de Rosnay l’avait déjà montré dans Le Macroscope (2) . Or nos organisations sont devenues non linéaires, complexes et interconnectées. Le monde de demain ne demande pas moins d’analyse. Il exige surtout une capacité accrue à relier les éléments entre eux. C’est précisément ce que permet l’IA en facilitant le passage du détail isolé à la compréhension globale.


Comment utiliser l’IA comme outil d’analyse


L’IA doit d’abord servir à clarifier (3), et non à trancher. Elle est pertinente pour produire des synthèses, reformuler des situations, comparer des scénarios ou mettre en perspective des données. En revanche, elle devient dangereuse si on lui demande explicitement quoi décider ou qui a raison. La qualité de l’analyse dépend directement de la qualité des questions posées. Un manager gagne à interroger les points de tension, à explorer des scénarios possibles et à chercher les incohérences. Il reste l’architecte du raisonnement.

Enfin, toute production issue de l’IA doit être discutée, confrontée au terrain et enrichie par l’expérience. Sans cela, elle risque de devenir une vérité artificielle déconnectée du réel.


Une fonction de manager qui évolue

Jusqu’ici, le poste de manager reposait sur un périmètre relativement stable, avec une équipe, des ressources identifiées et une responsabilité directe de production. Ce modèle évolue progressivement vers un management par missions, avec des équipes transverses, des ressources externes, des coopérations temporaires et des projets inter-équipes.

Dans ce contexte, le manager devient moins un chef d’équipe qu’un orchestrateur de complexité. L’IA s’impose alors comme un copilote cognitif, non pour commander, mais pour comprendre.


L’IA n’élimine pas le brouillard. Elle fournit une boussole. Les organisations resteront complexes et les décisions imparfaites. L’incertitude ne disparaîtra pas. Mais l’IA offre au manager un nouvel instrument de navigation. Elle ne remplace ni le jugement, ni l’expérience, ni l’intuition. Elle les augmente, à condition de garder la main sur la décision, d’utiliser l’IA comme un miroir et d’accepter de remettre en question ses évidences.



(1) Daniel Kahneman, Paul Slovic et Amos Tversky (éditeurs), Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases, 1982

(2) Joël de Rosnay, Le Macroscope : vers une vision globale,1975

(3) Voir l'article sur la structuration cognitive ici

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