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Décider mieux : explorer les options avant de trancher

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • 14 janv.
  • 5 min de lecture
Explorer pour mieux décider
Explorer avant de décider


La pression pousse à décider trop vite


Dans de nombreuses organisations, décider vite est devenu une vertu cardinale. La rapidité est associée à l’efficacité, tandis que l’hésitation est perçue comme un signe de faiblesse ou d’incompétence. Les managers sont encouragés à « trancher », à fixer une direction claire le plus tôt possible, à réduire l’incertitude au nom de la performance opérationnelle.

Cette injonction produit un effet paradoxal. Plus une situation est complexe, plus la décision est prise rapidement… et plus elle est fragile. Sous pression, le manager tend à choisir la première option qui lui paraît raisonnable, s’appuie sur ses routines éprouvées, réduit le champ des possibles et évite l’exploration. Ce réflexe n’est pas un défaut individuel. Il s’explique très bien du point de vue de la psychologie cognitive.

Face à l’incertitude, le cerveau humain cherche avant tout à réduire l’inconfort. Il privilégie les heuristiques, ces raccourcis mentaux qui permettent de décider vite sans mobiliser trop d’énergie cognitive. Les biais bien connus, comme le biais de disponibilité, le biais de confirmation ou l’aversion à la perte, orientent inconsciemment nos choix. Sous stress, le cortex préfrontal, siège de la réflexion analytique, laisse davantage de place aux automatismes. Nous préférons une réponse imparfaite mais immédiate à une exploration longue et coûteuse sur le plan mental.


À cela s’ajoute un facteur organisationnel puissant. Les systèmes de pilotage valorisent la réactivité, la capacité à produire une réponse rapide, visible, traçable. Rarement la qualité du processus de réflexion est évaluée. On mesure le résultat, pas la profondeur de l’exploration. Dans ce contexte, décider trop tôt revient souvent à se priver de meilleures options, simplement parce qu’elles n’ont jamais été envisagées.


L’IA permet d'explorer avant de décider


Décider ne consiste pas seulement à sélectionner une option. C’est aussi, implicitement, renoncer à toutes celles que l’on n’a pas explorées. La qualité d’une décision dépend donc largement du nombre d’options considérées, de la diversité des scénarios envisagés et de la capacité à sortir des évidences.

C’est précisément ici que l’intelligence artificielle peut jouer un rôle structurant. Non pas pour imposer un choix ou remplacer le jugement humain, mais pour élargir l’espace des possibles. En quelques secondes, elle est capable de générer des scénarios alternatifs, de mettre en lumière des angles morts, de formuler des hypothèses que le manager n’aurait pas spontanément envisagées.

L’IA devient alors un outil d’exploration cognitive. Elle ne tranche pas. Elle ouvre. Elle agit comme un partenaire de réflexion qui pousse à sortir des cadres habituels. Elle permet de suspendre temporairement le réflexe de décision pour entrer dans une phase d’élargissement du champ des options, ce qui est précisément ce que nous avons le plus de mal à faire sous pression.


L’illusion de la « bonne option »


Dans les situations complexes, il n’existe que rarement une solution parfaite. Il n’y a presque jamais d’option sans risque, ni de décision totalement optimale. Chercher « la bonne décision » relève souvent de l’illusion rationnelle. Le véritable enjeu est plutôt de choisir en connaissance de cause. Soit explorer avant de décider. Explorer plusieurs scénarios permet de mesurer les compromis, d’anticiper les effets secondaires et de sortir des réflexes habituels. Cela transforme la posture managériale. On passe d’une logique de certitude à une logique de lucidité. Il ne s’agit plus de prétendre avoir raison, mais d’assumer un choix en comprenant précisément ce que l’on accepte de perdre ou de risquer.


Trois situations concrètes

  • Prenons le cas d’une réorganisation d’équipe. Un manager doit redistribuer les rôles. Spontanément, il est tenté de reproduire l’organisation existante en y apportant quelques ajustements marginaux. Il demande alors à l’IA de lui proposer cinq scénarios d’organisation radicalement différents. Il découvre des configurations qu’il n’avait jamais envisagées, des répartitions plus équilibrées des responsabilités, ainsi que des risques structurels qui lui étaient invisibles. Il ne suit pas mécaniquement les propositions de l’outil, mais sa réflexion s’élargit. Il ne décide plus dans un couloir étroit, mais dans un espace élargi.

  • Autre situation, un arbitrage budgétaire. Face à une contrainte financière, un dirigeant pense immédiatement en termes de réduction de coûts. L’IA lui permet d’explorer des scénarios de redéploiement, de priorisation stratégique ou d’investissements différés. Il réalise alors que certaines coupes auraient des effets systémiques à moyen terme, tandis que d’autres leviers, moins visibles, existent. La décision finale change parfois, mais surtout, elle devient plus robuste.

  • Dernier exemple, un conflit entre deux équipes. Le manager est tenté de trancher rapidement pour « pacifier » la situation. Il demande à l’IA de lui proposer plusieurs options, avec leurs avantages et leurs risques respectifs. Il découvre des scénarios de médiation, des ajustements organisationnels, des compromis qu’il n’avait pas envisagés. Là encore, l’outil ne décide pas à sa place, mais il transforme la nature du raisonnement.


Application : utiliser l’IA comme générateur d’options


Il existe depuis longtemps de nombreuses méthodes pour améliorer la qualité des décisions. James March (1) a montré combien les organisations décident souvent de façon opportuniste plutôt que rationnelle. Les travaux sur le « decision making under deep uncertainty » de Vincent A.W.J. Marchau (2) et de ses collègues montrent que, lorsque l’avenir est profondément incertain, il est plus pertinent d’explorer des scénarios contrastés que de chercher une prévision exacte. Albert Rutherford (3), avec ses travaux sur la pensée critique, insiste sur l’importance de confronter les hypothèses et d’élargir les cadres de pensée.

Ces approches existent depuis des décennies, mais elles restent peu pratiquées dans le quotidien managérial, faute de temps, de méthode simple ou de support opérationnel. L’IA change la donne. Elle permet d’appliquer concrètement ces cadres théoriques dans l’action.

Le manager peut par exemple formuler des questions volontairement ouvertes. Il peut demander quelles options alternatives existent, quels scénarios extrêmes pourraient survenir, quelles hypothèses opposées mériteraient d’être explorées. Cette posture rejoint les principes du framework Paul-Elder (4) en pensée critique, qui invite à questionner les présupposés et à analyser les implications d’un raisonnement.

Il est également essentiel de séparer deux temps. D’abord, un temps d’exploration, consacré uniquement à la génération d’options, sans jugement. Ensuite seulement vient le temps de l’évaluation. On ne peut pas évaluer finement ce que l’on n’a pas d’abord exploré.

Enfin, chaque option générée doit être confrontée au réel. Elle doit être testée à l’aune du terrain, de la culture de l’organisation, des contraintes humaines et politiques. L’IA ne connaît pas ces éléments tacites. C’est au manager de les intégrer. L’outil élargit le champ, mais c’est l’expérience qui tranche.


Le courage managérial, c’est parfois de ne pas décider tout de suite


Décider vite rassure. Explorer dérange. L’exploration crée de l’inconfort, de l’ambiguïté, parfois même de la perte de contrôle. Pourtant, dans des contextes complexes, la précipitation coûte souvent très cher, tandis que l’exploration crée de la robustesse.

L’intelligence artificielle offre aujourd’hui aux managers un espace d’entraînement, un laboratoire de scénarios et une véritable liberté cognitive. Elle ne supprime en rien la responsabilité. Au contraire, elle la rend plus exigeante, car elle retire l’excuse du « je n’avais pas pensé à autre chose ».

Le leadership n’est plus de trancher vite pour rassurer. Il consiste à penser large avant de choisir, à accepter l’inconfort de l’exploration, à assumer des décisions prises en pleine conscience de leurs conséquences. C’est là que se joue désormais la maturité managériale.


(1) Cyert, Richard M., & March, James G. A Behavioral Theory of the Firm. 2ᵉ édition, 1963.

(2) Marchau, Vincent A. W. J., Walker, Warren E., Bloemen, Pieter J. T. M., & Popper, Steven W.

Decision Making under Deep Uncertainty: From Theory to Practice, 2019.

(3) ALbert Rutherford, Models for Critical Thinking, 2018.

(4) Le framework Paul–Elder est un cadre pédagogique largement utilisé pour structurer et évaluer la pensée critique. Il a été développé par Richard Paul et Linda Elder. Une référence de base pour ce modèle est : Paul, Richard, & Elder, Linda. The Miniature Guide to Critical Thinking: Concepts and Tools, 2006.

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