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Incertitudes, risques et faux pilotage

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • 4 déc. 2025
  • 4 min de lecture
Une personne miniature se tient au centre de chemins beiges entourés de grands panneaux bleus. Ambiance d'incertitude et de choix.
L'incertitude : une anomalie ?

Contrôler n'est pas maîtriser


Dans les projets complexes, l’incertitude est souvent vécue comme une anomalie. Elle est perçue comme un défaut à corriger, un bruit à éliminer, un problème temporaire en attendant d’avoir « les bonnes informations ». Cette vision rassurante nourrit une croyance profondément ancrée : plus on mesure, plus on contrôle, plus on sécurise, plus on maîtrise. Le pilotage devient alors une tentative de réduction artificielle de l’incertitude.

Pourtant, dans la plupart des projets, l’incertitude n’est pas transitoire. Elle est structurelle. Les dépendances sont multiples, les acteurs nombreux, les environnements mouvants. Les hypothèses évoluent en permanence. Le projet avance dans un monde qui change plus vite que ses propres plans. Dans ce contexte, chercher à tout figer dans des indicateurs, des plannings détaillés et des tableaux de bord exhaustifs relève davantage du rituel que du pilotage réel.

C’est ici que naît le faux pilotage. Les équipes produisent des chiffres, des courbes, des pourcentages d’avancement. Les comités commentent, s’alarment, se rassurent. Le système donne l’impression de maîtriser la situation. Mais ces indicateurs mesurent souvent ce qui est facile à mesurer, pas ce qui est réellement critique. On suit les délais, les budgets, les livrables, mais on peine à capter les signaux faibles : tensions humaines, dépendances politiques, fragilités organisationnelles.


Du pilotage à la mise en conformité


Progressivement, le pilotage se transforme en activité de mise en conformité. Les chefs de projet apprennent à produire les bons chiffres plutôt qu’à poser les bonnes questions. Ils passent plus de temps à expliquer les écarts qu’à comprendre leurs causes. Le système récompense ceux qui savent bien « raconter » le projet, pas forcément ceux qui voient venir les vrais risques.

Cette dérive est rarement intentionnelle. Elle résulte d’un besoin collectif de sécurité. Face à l’incertitude, l’organisation se rassure par des artefacts. Les tableaux de bord deviennent des objets de protection psychologique. Ils donnent une impression de contrôle, même lorsque la situation échappe largement à la prévision.

Le problème est que ce faux pilotage masque les risques réels. Tant que les indicateurs sont « au vert », personne ne veut entendre les alertes. Celui qui exprime un doute est perçu comme pessimiste, anxieux ou peu professionnel. Le système valorise l’optimisme affiché plutôt que la lucidité. Les vrais risques sont repoussés jusqu’à ce qu’ils deviennent impossibles à ignorer.


Quand la crise arrive


À ce stade, la crise est souvent brutale. Le projet bascule soudainement dans le rouge. Tout le monde affirme ne pas comprendre comment cela a pu arriver. Pourtant, les signaux étaient là. Ils étaient simplement invisibles aux outils de pilotage classiques.

Dans ce contexte, la notion de risque mérite d’être revisitée. Le risque n’est pas seulement un événement futur à probabilité faible. Il est aussi le produit de décisions passées, d’hypothèses implicites, de compromis organisationnels. Beaucoup de risques sont construits par le système lui-même. Ils émergent des arbitrages invisibles, des non-décisions, des conflits non traités.

Le rôle du chef de projet se transforme alors profondément. Il ne peut plus se contenter de suivre des indicateurs. Il doit apprendre à lire ce qui ne se mesure pas facilement. Il observe les dynamiques d’équipe, les signaux faibles, les résistances, les silences. Il devient un capteur organisationnel, capable de détecter ce que les outils ne montrent pas.

Ce travail est exigeant. Il suppose de sortir d’une posture purement technique pour entrer dans une lecture systémique. Le chef de projet doit accepter que tout ne soit pas maîtrisable. Il apprend à distinguer ce qui relève d’une vraie dérive de ce qui est une fluctuation normale. Il développe une tolérance à l’incertitude, tout en restant vigilant.


Travailler l'incertitude


Un pilotage mature ne cherche pas à supprimer l’incertitude, mais à la travailler. Il crée des espaces de discussion sur les hypothèses, les risques émergents, les zones d’ombre. Il autorise le doute, non comme un signe de faiblesse, mais comme un indicateur de vigilance collective.

Dans cette perspective, les indicateurs changent de statut. Ils ne sont plus des preuves de performance, mais des supports de dialogue. Ils servent à poser des questions, pas à clore les débats. Le pilotage redevient un acte managérial, pas seulement un exercice de reporting.

Ce changement de posture est souvent contre-intuitif. Il va à l’encontre des réflexes organisationnels. Beaucoup d’acteurs préfèrent la sécurité apparente d’un tableau de bord rassurant à l’inconfort d’une discussion sur l’incertitude. Pourtant, c’est dans cet inconfort que se joue la vraie maîtrise.

En définitive, le faux pilotage n’est pas un problème d’outils. C’est un problème de posture. Tant que l’on confond contrôle et compréhension, on passe à côté de l’essentiel. Piloter un projet complexe, ce n’est pas faire semblant de savoir. C’est accepter de ne pas tout savoir, tout en restant responsable.

L’incertitude n’est pas l’ennemie du pilotage. Elle en est la matière première. Ceux qui savent la travailler plutôt que la masquer développent une forme de leadership rare. Un leadership lucide, ancré dans le réel, capable de naviguer dans la complexité sans se réfugier dans des illusions de maîtrise.

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