Manager à l’heure de l’intelligence artificielle (IA) : première approche
- Erwan Hernot

- il y a 24 heures
- 6 min de lecture

Fil rouge de cette série d'articles : Sophie, ingénieure confirmée, récemment promue manager d’une équipe de 8 personnes dans une entreprise de services B2B en forte croissance, travaillant dans un environnement outillé (Microsoft / Google), avec une direction qui pousse l’IA sans toujours clarifier les usages.
Lorsqu’une nouvelle technologie arrive en entreprise, on la traite comme un outil de plus. On évalue ce qu’elle automatise, ce qu’elle accélère, ce qu’elle fait gagner en productivité. Cette grille de lecture fonctionne pour un logiciel de gestion, pour un nouvel ERP ou un outil de reporting. Elle devient insuffisante dès lors que la technologie agit directement sur la manière dont les individus pensent, raisonnent, formulent leurs idées et interagissent avec les autres.
L’intelligence artificielle générative appartient clairement à cette seconde catégorie. Elle ne se contente pas d’exécuter des tâches à la place des humains ; elle dialogue avec eux, structure leur pensée, reformule leurs propos, propose des scénarios, anticipe des réactions, suggère des arbitrages. Elle modifie les conditions dans lesquelles les humains exercent leurs capacités cognitives et relationnelles. Elle influence la manière dont ils se préparent à agir, dont ils interprètent les situations et dont ils se perçoivent dans leur rôle. Dit autrement : elle intervient dans des zones qui, jusqu’ici, relevaient exclusivement de l’activité humaine. Le management est donc directement concerné par ce basculement.
Transformer du désordre informationnel en décisions
Le manager organise, planifie, contrôle et coordonne. Cette vision, héritée d’un management industriel, est réductrice. Dans la réalité quotidienne, un manager passe l’essentiel de son temps à mobiliser des fonctions cognitives complexes.
Prenons Sophie. Depuis sa prise de poste de manager, elle ne « fait » pas plus de tâches qu’avant. En revanche, elle doit analyser des situations beaucoup plus floues. Elle doit arbitrer entre des priorités contradictoires, décider avec des informations incomplètes, interpréter des signaux faibles venant de son équipe ou de son environnement, anticiper les conséquences humaines de décisions techniquement rationnelles. Elle doit également resituer dans son périmètre, des orientations stratégiques qu’elle n’a pas définies elle-même, puis les traduire en objectifs compréhensibles et acceptables pour son équipe.
Chaque jour, Sophie exerce un travail de structuration mentale. Elle transforme du désordre informationnel en décisions, du flou en orientations, de l’incertitude en actions possibles. Ce travail est rarement visible, rarement reconnu, mais il constitue le cœur de la valeur ajoutée managériale.
C’est précisément sur ce terrain que l’intelligence artificielle commence à produire des effets.
Le management, un métier relationnel par nature
Mais le management ne se réduit pas à un exercice intellectuel solitaire. Il est indissociablement relationnel. Un manager agit à travers les autres, (et normalement jamais à leur place ;). Il doit composer avec des individus aux attentes différentes, aux émotions parfois contradictoires, aux intérêts pas toujours alignés.
Sophie en fait rapidement l’expérience. Une décision qu’elle juge rationnelle crée de l’incompréhension dans l’équipe. Un feedback qu’elle pensait constructif est perçu comme brutal. Un silence en réunion masque un désaccord latent qui ressurgira plus tard. À l’inverse, une décision imparfaite mais bien expliquée est acceptée, parfois même soutenue.
La manageure passe donc une grande partie de son temps à ajuster son discours, à anticiper les réactions, à gérer des tensions, à instaurer de la confiance et à maintenir une qualité de relation suffisante pour que le travail collectif reste possible. Là encore, il ne s’agit pas de techniques isolées, mais d’un savoir-faire relationnel construit par l’expérience. Lorsque l’IA entre dans ce paysage, elle ne touche pas seulement aux tâches. Elle interfère avec les mécanismes mêmes de la relation managériale.
De quelle IA parle-t-on pour le manager ?
Dans cette série, on parlera de l'intelligence artificielle générative, dont les variétés s'appuient toutes sur un même socle technologique, reposant sur des modèles statistiques entraînés sur de vastes corpus de données. Ce qui change, c'est son degré de sophistication, sa capacité de raisonnement, la diversité de ses données d’entraînement et la manière dont elle est intégrée dans l’organisation. Pour Sophie et son entreprise, cette distinction est essentielle. Les IA dites « gratuites » ou basiques offrent des capacités limitées, souvent suffisantes pour rédiger un texte simple ou reformuler un message. Les IA embarquées dans les outils professionnels, comme celles intégrées à une suite bureautique, permettent de synthétiser des échanges, de préparer des supports ou de structurer des documents. Les IA génératives avancées, enfin, disposent d’une capacité supérieure à raisonner sur des situations complexes, à simuler des scénarios humains ou à challenger des choix stratégiques.
Il s’agit donc de comprendre que l’on mobilise un même type de technologie à des niveaux de puissance et d’usage très différents. Cette nuance est déterminante pour comprendre ce qui change réellement dans le management.

Ce qui change pour le manager : un nouveau compagnon cognitif
Pour Sophie, l’impact le plus fort viendrait de l’accès à des IA génératives avancées. Le conditionnel s'applique parce que ces IA ne sont généralement pas disponibles dans les entreprises en accès "libre". Le qualificatif "avancées" tient à l’aide que ces IA apportent à Sophie : mieux penser avant d’agir. Avant un entretien délicat, celle-ci peut tester différentes formulations, anticiper des réactions possibles et clarifier son intention. Face à une situation confuse, elle peut structurer les faits, identifier les enjeux et explorer plusieurs options plutôt que de se précipiter sur la première solution plausible.
Cette assistance cognitive modifie profondément son rapport au travail managérial. Elle réduit le sentiment d’isolement intellectuel, non pas en remplaçant le dialogue humain, mais en offrant un espace de préparation et de réflexion. Elle permet également d’accélérer l’apprentissage, en rendant explicites des mécanismes que l’expérience seule mettait parfois des années à stabiliser.
L’IA embarquée joue ici un rôle plus discret mais tout aussi structurant. Elle libère du temps en automatisant des tâches de synthèse ou de préparation, ce qui permet au manager de consacrer davantage d’énergie aux dimensions réellement managériales de son rôle.
Ce qui change pour le collaborateur : autonomie et nouvelles attentes
Pendant que Sophie s’approprie ces outils, ses collaborateurs font de même, souvent sans le dire. Ils utilisent des IA embarquées ou accessibles individuellement pour rédiger des livrables, analyser des données, préparer des propositions. Ils arrivent en réunion avec des documents plus structurés, des raisonnements déjà avancés, parfois même des alternatives qu’ils n’auraient pas su formuler seuls auparavant. Cette autonomie cognitive modifie les attentes vis-à-vis du manager. Un discours flou devient plus visible. Une décision mal argumentée est plus facilement questionnée. La valeur ajoutée managériale ne réside plus dans l’accès à l’information, mais dans la capacité à donner une direction, à arbitrer, à faire sens et à orchestrer les contributions. La relation managériale se transforme ainsi en profondeur. Elle devient moins verticale, mais aussi plus exigeante.
Ce qui change pour l’entreprise : alignement ou fragmentation
À l’échelle de l’entreprise, ces transformations produisent des effets ambivalents. D’un côté, l’IA promet des gains de productivité, une meilleure exploitation des connaissances internes et une accélération des processus décisionnels. De l’autre, elle fait peser un risque majeur : celui d’un usage fragmenté et non managérial de l’IA.
Si les collaborateurs s’augmentent individuellement sans cadre, si les managers ne sont pas accompagnés dans l’évolution de leur rôle, et si les décisions s’accélèrent sans alignement stratégique, l’entreprise peut gagner en vitesse tout en perdant en cohérence. Les décisions deviennent localement optimales mais globalement incohérentes. L’autorité managériale se fragilise, non parce qu’elle serait contestée, mais parce qu’elle devient moins lisible.
À l’inverse, lorsque l’IA est intégrée comme un levier de professionnalisation du management, le bénéfice est majeur. Les managers gagnent en lucidité, les décisions sont mieux préparées, les interactions montent en qualité et l’apprentissage collectif s’accélère. L’IA ne remplace pas le management ; elle en révèle les exigences réelles.
Pourquoi cette série ?
Cette série d’articles part de ce constat simple : le management ne disparaît pas avec l’IA, mais il devient plus exigeant. Il demande plus de clarté cognitive, plus de maîtrise relationnelle et plus de capacité à faire sens dans un environnement augmenté.
Les articles qui suivent exploreront concrètement comment l’IA soutient les gestes managériaux des managers débutants, comment elle transforme leur environnement relationnel, puis comment elle devient un outil d’amplification stratégique pour les managers expérimentés.
Prochain article sur la structuration cognitive : clarifier sa pensée managériale grâce à l’IA.
Parler d'intelligence artificielle est utile mais souvent confusant. De quelle intelligence artificielle parle-t-on ? Quelles sont les hypothèses implicites dans les discours sur ce sujet ? Commencez par la page Prérequis et critères de succès, afin de comprendre dans quel paysage vous évoluez.






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