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Bon outil, mauvais usage ? Ce que l'entretien individuel dit de l'équipe et du manager

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • il y a 16 heures
  • 5 min de lecture
Entretien  individuel : système de régulation pour le manager ?
L'entretien individuel : un système de régulation reflet parfois inconscient de la vision qu'a le manager de son équipe


Les entretiens individuels entre un manager et ses collaborateurs font partie des pratiques les plus consensuelles du management moderne. Ils sont censés favoriser l'écoute, clarifier les attentes, développer les compétences, renforcer la confiance. Dans de nombreuses entreprises, leur fréquence est même considérée comme un indicateur de qualité managériale. Un manager qui prend du temps pour ses collaborateurs est généralement perçu comme engagé, disponible et attentif. Cette réputation est largement méritée. Les entretiens individuels constituent souvent un outil précieux. Mais cette vision masque parfois une réalité plus dérangeante. Car lorsqu'ils deviennent le principal lieu où se règlent les tensions, où se prennent les décisions, où se traitent les désaccords et où se reconstruisent les relations de travail, ils cessent progressivement d'être un outil de management. Ils deviennent un système parallèle de régulation. Et ce système révèle souvent quelque chose d'invisible : l'incapacité du collectif à traiter lui-même ses propres tensions.


Le paradoxe du manager disponible

Imaginons une équipe dans laquelle les entretiens individuels sont particulièrement appréciés. Les collaborateurs y exposent leurs difficultés. Ils partagent leurs frustrations. Ils demandent conseil. Ils évoquent leurs désaccords avec certains collègues. Ils cherchent des arbitrages. Le manager écoute, peut être même qu'il rassure, aide et débloque certaines situations. Vu de l'extérieur, tout semble fonctionner : le manager est proche de son équipe et les collaborateurs disposent d'un espace d'expression où les problèmes remontent. Pourtant une question mérite d'être posée : pourquoi ces problèmes ont-ils besoin de remonter jusqu'au manager ? Pourquoi certains désaccords ne sont-ils jamais réglés directement entre les personnes concernées ? Ou encore : pourquoi certaines décisions ne peuvent-elles être prises localement ? Pourquoi certaines tensions ne trouvent-elles d'issue qu'en entretien individuel ? Ces questions déplacent le regard.Le problème n'est plus l'entretien. Le problème devient ce qu'il compense.


Quand le manager devient l'interface universelle

En fait, dans une équipe mature, les membres du collectif disposent d'une certaine capacité de régulation. Ça signifie qu'ils résolvent eux-mêmes une partie des désaccords. Ils coordonnent ensemble leurs activités. Ils négocient les priorités. Ils ajustent leurs comportements. Ils développent ainsi progressivement des règles de fonctionnement communes. Autrement dit, le collectif produit une partie de son propre ordre. Dans une équipe moins mature, cette capacité de régulation est plus faible. Les désaccords remontent rapidement. Les décisions sont escaladées. Les tensions sont transférées. Les collaborateurs utilisent alors le manager comme une interface. Plutôt que de parler à un collègue, on parle du collègue. Plutôt que de résoudre un conflit, on le signale. Plutôt que de prendre une décision, on demande une validation. Le manager devient progressivement un intermédiaire permanent. Le phénomène paraît anodin. Il est pourtant lourd de conséquences.

Le système parallèle de régulation


Manager et entretien individuel : pas toujours le combo gagnant

À partir d'un certain point, les entretiens individuels commencent à remplir des fonctions qui devraient normalement être assumées ailleurs dans le système. Ils deviennent le lieu où l'on règle les conflits, où l'on arbitre les priorités, où l'on traite les frustrations, où l'on interprète les comportements des autres, où l'on reconstruit la coopération. Certes, l'équipe continue de fonctionner. Mais une partie essentielle de ce fonctionnement s'effectue désormais en dehors du collectif. Le système officiel reste visible. Les réunions d'équipe existent. Les processus et les règles aussi. Mais un système parallèle se développe discrètement. Les véritables régulations se produisent dans les conversations privées entre chaque collaborateur et son manager. Ce déplacement est rarement conscient. Le manager croit aider. Les collaborateurs croient gagner du temps. Tout le monde agit avec de bonnes intentions. Pourtant le collectif perd progressivement sa capacité à apprendre à fonctionner par lui-même.


Le coût caché de la bienveillance

C'est ici que se situe le paradoxe. Les managers les plus impliqués sont parfois les plus exposés à ce phénomène parce qu'ils veulent aider et qu'ils prennent au sérieux les difficultés remontées. Ils deviennent progressivement la solution à tous les problèmes. Or une solution répétée finit souvent par produire une dépendance. Lorsqu'un collaborateur obtient systématiquement une réponse en entretien individuel, il a moins de raisons de chercher lui-même une solution. Lorsqu'un conflit est toujours traité par le manager, les acteurs apprennent moins à le traiter directement. Lorsqu'un arbitrage est toujours rendu par le supérieur hiérarchique, l'autonomie recule. Le manager croit renforcer son équipe. Il risque parfois de renforcer sa propre centralité. Et plus il devient central, plus le système dépend de lui.


Les symptômes visibles

Certains signaux apparaissent alors. Les entretiens individuels deviennent de plus en plus chargés. Les mêmes sujets reviennent régulièrement. Les tensions persistent malgré les discussions. Les collaborateurs sollicitent davantage de validations. Les décisions ralentissent. Les désaccords se multiplient. Le manager a le sentiment de passer son temps à résoudre des problèmes. Paradoxalement, plus il investit de temps dans ces entretiens, moins les problèmes semblent disparaître. Le phénomène ressemble à celui observé dans certaines organisations où les projets absorbent les contradictions de la gouvernance. L'entretien individuel absorbe ici les tensions que le collectif n'arrive plus à traiter. Le symptôme visible est la surcharge du manager. Le problème réel est la faiblesse de la régulation collective.


Ce que l'entretien révèle réellement

Cette lecture conduit à considérer l'entretien individuel sous un angle différent. Il n'est plus seulement un outil de management. Il devient un indicateur organisationnel. Son contenu renseigne sur la santé du système. Lorsque les entretiens portent principalement sur le développement, les apprentissages, les projets ou les perspectives, ils jouent probablement leur rôle initial. Quand ils sont saturés de conflits, de validations, d'arbitrages et de frustrations récurrentes, ils signalent souvent autre chose. Ils révèlent alors une difficulté collective : par ex. une insuffisance de coopération, un déficit de confiance, une autonomie limitée ou une incapacité à traiter localement certaines tensions. Le manager ne doit alors pas seulement écouter ce qui est dit. Il doit observer ce que la conversation révèle du système.


Le véritable enjeu

La question n'est donc pas de supprimer les entretiens individuels. Ils demeurent évidemment indispensables. Mais que produisent-ils ? Développent-ils les collaborateurs ? Ou remplacent-ils progressivement des mécanismes collectifs devenus défaillants ? Permettent-ils l'apprentissage ? Ou entretiennent-ils une dépendance décisionnelle ? Favorisent-ils l'autonomie ? Ou renforcent-ils la centralité du manager ? Ces questions dépassent largement la simple pratique managériale. Elles touchent à la capacité d'une équipe à fonctionner comme un véritable collectif.


Une question stratégique

Or, dans des organisations de plus en plus complexes, la performance dépend moins de la qualité des décisions individuelles que de la capacité des collectifs à se coordonner, apprendre et résoudre eux-mêmes une partie de leurs problèmes. Cette capacité ne se construit pas dans les entretiens individuels. Elle s'élabore dans les interactions entre les membres de l'équipe. Chaque fois qu'une tension remonte vers le manager plutôt qu'être traitée par le collectif, l'organisation fait un choix implicite. Elle privilégie la régulation hiérarchique à la régulation collective. À petite dose, ce choix est parfaitement légitime : il dégage ainsi temps et énergie vers les fondamentaux dont il convient de s'occuper. À grande échelle toutefois, il produit une organisation plus dépendante, moins autonome et moins adaptable.


La véritable question n'est donc pas : « Faisons-nous suffisamment d'entretiens individuels ? » La question devient : « Pourquoi notre équipe a-t-elle besoin que tant de sujets importants y soient traités ? » Car les meilleurs entretiens individuels ne sont pas nécessairement ceux où le manager résout le plus de problèmes. Ce sont souvent ceux qui révèlent les problèmes que le collectif devrait progressivement apprendre à résoudre lui-même.

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