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L'IA remplace certaines fonctions managériales mais pas le manager

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • il y a 11 heures
  • 5 min de lecture
Du management traditionnel au management augmenté : le manager demeure avec l'IA
Les fonctions restent ; les managers restent et pourtant tout change !

Les IA deviennent capables de produire des analyses, de rédiger des synthèses, d'élaborer des prévisions, de recommander des décisions, de coordonner des flux logistiques, voire de prendre certaines décisions opérationnelles de manière autonome. Il devient alors tentant d'imaginer une organisation où une partie des managers disparaîtrait. Cette représentation est probablement erronée. La véritable transformation est beaucoup plus profonde et moins visible. L'entreprise ne remplace pas d'abord des personnes. Elle remplace progressivement une partie de son système de management par des systèmes techniques. La distinction est notable. Pendant plus d'un siècle, le management s'est développé autour d'une contrainte majeure : l'information était rare. Les dirigeants ne voyaient qu'une partie de l'entreprise. Les managers intermédiaires constituaient alors une infrastructure indispensable. Ils collectaient les informations du terrain, ils les interprétaient, ils les synthétisaient, ils les faisaient remonter. Puis ils redescendaient les décisions. Autrement dit, ils faisaient circuler l'information. En fait, toute l'architecture hiérarchique reposait largement sur cette fonction. Cette logique était parfaitement rationnelle. Lorsqu'une décision nécessite plusieurs semaines de collecte d'informations, plusieurs niveaux hiérarchiques deviennent nécessaires. Aujourd'hui, cette contrainte disparaît progressivement.


La rupture : l'IA remplace le manager ?

Les données circulent instantanément. Les tableaux de bord sont mis à jour en temps réel.

Les algorithmes détectent les anomalies avant les humains. Les assistants conversationnels synthétisent des milliers de documents en quelques secondes. Les systèmes prédictifs proposent déjà des arbitrages opérationnels dans de nombreux secteurs. Chez Disney, l'intelligence artificielle optimise les capacités hôtelières, la fréquentation des parcs, les files d'attente et même l'analyse des réactions émotionnelles des spectateurs. Dans la logistique, DHL utilise des systèmes génératifs pour adapter instantanément ses campagnes marketing à des dizaines de marchés. Dans la banque, des systèmes détectent des fraudes en temps réel avec des performances supérieures aux approches traditionnelles.

Dans chacun de ces exemples, le phénomène est le même. L'information n'a plus besoin de passer par plusieurs niveaux humains avant de produire une décision. C'est précisément ici que se produit la rupture. Beaucoup pensent que l'IA concurrence le manager. En réalité, elle concurrence surtout les fonctions que le management avait progressivement accumulées : observer, contrôler, reporter, compiler, coordonner, planifier. Une partie importante du travail managérial était devenue une activité de traitement de l'information. Or le traitement de l'information est précisément ce que les systèmes savent désormais réaliser à une vitesse et à une échelle inédites. Gartner (1) décrit cette évolution comme l'entrée dans l'ère de l'« Autonomous Business » où des systèmes prennent progressivement en charge des décisions auparavant réservées aux humains. Cette évolution conduit moins à automatiser des tâches qu'à transformer l'architecture même des organisations.  Faut-il en conclure que les managers deviennent inutiles ? Non. l'IA ne va pas remplacer ces managers.


Changement de rôle

Mais leur rôle change radicalement. L'une des erreurs les plus fréquentes consiste à confondre prise de décision et jugement. L'intelligence artificielle peut recommander une décision. Elle peut parfois prendre une décision opérationnelle. Elle ne porte cependant aucune responsabilité. Elle ne construit aucune confiance. Elle ne crée aucune adhésion. Elle ne donne aucun sens. Or ces dimensions deviennent paradoxalement plus importantes à mesure que les systèmes gagnent en autonomie. Les auteurs Marco Ryan et Alastair Lechler (2) décrivent cette évolution comme un renversement du leadership. Pendant longtemps, l'autorité provenait principalement du sommet de la hiérarchie. L'expertise, les décisions, le contrôle descendaient. Avec l'IA, ce modèle s'inverse progressivement. Les connaissances les plus fines se trouvent souvent chez les experts techniques, les data scientists ou les opérationnels proches des données. Le dirigeant ne peut plus prétendre tout comprendre. Son rôle devient alors moins celui de celui qui sait que celui qui crée les conditions permettant aux meilleures connaissances de produire de bonnes décisions. Cette inversion est probablement l'une des transformations les plus profondes du management contemporain. Elle est pourtant difficile à accepter, non pour des raisons techniques mais pour des raisons psychologiques.


Le management s'est conçu autour de la capacité à contrôler

Le cerveau humain apprécie ce qu'il comprend. Il préfère les chaînes causales simples. Il aime pouvoir expliquer pourquoi une décision a été prise. Les systèmes d'intelligence artificielle, notamment ceux fondés sur le deep learning, produisent parfois d'excellents résultats sans offrir cette transparence. C'est ce que plusieurs chercheurs appellent désormais l'anxiété face aux systèmes "boîte noire". Nous ne résistons pas uniquement à une technologie mais à une perte de maîtrise perçue. Cette résistance est d'autant plus forte que le management s'est historiquement construit autour de la capacité à contrôler.

Lorsque les systèmes commencent eux-mêmes à optimiser des tournées logistiques, ajuster une consommation énergétique ou détecter des fraudes, le manager peut avoir le sentiment que son territoire professionnel se réduit. Cette réaction est profondément humaine. Elle ne traduit pas un refus du progrès. Elle tient d'une remise en question identitaire. C'est pourquoi les entreprises qui réussissent leur transformation numérique ne commencent pas par acheter davantage d'algorithmes.

Elles travaillent d'abord sur leurs représentations. L'assureur japonais Tokio Marine (3) est particulièrement éclairant. Les dirigeants ont compris que demander aux experts de faire confiance immédiatement à l'IA provoquerait une opposition. Ils ont choisi une autre stratégie et ont commencé par des applications limitées. Puis ils ont laissé les professionnels constater eux-mêmes les bénéfices. Enfin, ils ont créé des espaces où chacun pouvait exprimer ses inquiétudes sans être disqualifié. L'objectif n'était pas uniquement de déployer une technologie. Il s'agissait de reconstruire une relation de confiance. L'histoire du management montre d'ailleurs que chaque révolution technique déplace moins les emplois qu'elle ne déplace les compétences dominantes.

Hier, il fallait savoir organiser. Aujourd'hui, il faut savoir arbitrer. Il fallait transmettre l'information.

Il faut maintenant poser les bonnes questions. Le manager devait disposer des réponses. Demain, il devra surtout construire les conditions permettant aux meilleures réponses d'émerger, qu'elles proviennent d'humains, de systèmes ou de leur combinaison.


Il ne s'agit pas de supprimer les managers mais plutôt les frictions

Cette évolution conduit à une idée qui mérite d'être discutée. Les entreprises ne cherchent probablement pas à supprimer les managers. Elles cherchent à supprimer les frictions.

Or, depuis plusieurs décennies, une partie de ces frictions était absorbée par la hiérarchie.

Lorsque les systèmes deviennent capables d'assurer une partie de cette coordination, certaines couches organisationnelles perdent naturellement leur raison d'être. Ce ne sont pas les personnes qui deviennent inutiles. C'est une certaine manière d'organiser le travail qui cesse progressivement d'être optimale. Cette nuance ouvre deux trajectoires très différentes. La première consiste à considérer l'IA comme un substitut au management. Cette voie conduit généralement à automatiser davantage, à réduire les effectifs et à espérer que les algorithmes compenseront les pertes de coordination. Les résultats sont plutôt mitigés quand le remplacement a vraiment lieu. Par conséquent, les entreprises disent moins :« nous supprimons les managers. »

Elles disent plutôt : « nous supprimons les couches de coordination qui n'apportent plus suffisamment de valeur ». Ce qui nous amène à la seconde voie. Elle consiste à considérer l'IA comme un nouveau système de production de connaissances. Dans cette perspective, le rôle du manager évolue vers celui d'architecte des interactions entre humains et systèmes. Il devient garant des arbitrages, de la cohérence, de l'éthique, de la coopération et du sens. Autrement dit, plus les systèmes deviennent intelligents, plus la qualité du management devient stratégique. Mais il ne s'agit plus du même management.



(1) Gartner : Buytendijk, F., Cribbs, J., Scheibenreif, D., McRae, E. R., et al. (2023). What Comes After Digital Business? Exploring the Era of Autonomous Business. 

(2) Ryan, Marco & Lechler, Alastair (2025). Rewire or Retire: AI for Leaders – The Choice That Every Leader Must Make About AI Ethics, the Future of Work and Their Own Leadership Style to Retain Their Edge. Pownall Publishing.

(3) C'est dans l'ouvrage cité en (2) que se trouve cet exemple.

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