Au delà des discours policés : ce que les LBO font vraiment au management
- Erwan Hernot

- 22 août 2025
- 5 min de lecture

Cette semaine, levons un voile (généralement pudique) sur une opération financière assez fréquente mais peu explorée sous l'angle du management. Dans le monde de la finance d’entreprise, peu de mécanismes ont autant transformé la relation entre actionnaires, dirigeants et salariés que le leveraged buyout (LBO), ou rachat par effet de levier. Popularisé dans les années 1980 et théorisé par des économistes comme Michael Jensen (1), le LBO n’est pas qu’une opération financière. C’est une manière spécifique de piloter les entreprises. Ce papier explore ce que ce raisonnement LBO implique réellement pour le management.
Le LBO : plus qu’un montage financier, un modèle de gouvernance
À première vue, un LBO est un schéma simple : une entreprise est rachetée en grande partie à crédit, généralement par un fonds de capital-investissement. Ce sont les flux de trésorerie futurs de l’entreprise qui permettront de rembourser la dette. Mais derrière cette mécanique, se cache une vision du comportement managérial, issue de la théorie de l’agence (2) : si les dirigeants ne sont pas strictement contrôlés par les actionnaires, ils dilapident les ressources, prennent de mauvaises décisions d’investissement et servent leurs intérêts. Pour Jensen, la dette contractée lors de l'opération de LBO, est une façon de discipliner les dirigeants opérationnels. Elle les force à se concentrer sur la création de valeur.
« Les excédents de trésorerie sont souvent gaspillés. La dette réduit les marges de manœuvre et impose des décisions orientées valeur. » — Michael C. Jensen
Dans ce cadre, le LBO entraîne une réinitialisation managériale. Voici les principales transformations.
Du pilotage stratégique à la maximisation financière. Après un LBO, la boussole de l’entreprise ne s'oriente plus à partir d'une vision à 10 ans, mais d'un plan de sortie des investisseurs à 5 ans. Il s'agit alors de revente, d'introduction en Bourse ou de refinancement. L’entreprise est désormais vue comme un actif financier à valoriser dans un laps de temps limité. Cela change le rôle du management. La stratégie long terme laisse place à une logique de valorisation à moyen terme. Chaque décision est filtrée par son impact sur les multiples de valorisation. Les dirigeants pensent en permanence : « Cela augmente-t-il l’EBITDA (3) ? Cela améliore-t-il le cash flow (4) ? » C'est une accélération financière : la vitesse et la lisibilité priment sur la résilience et l’exploration.
Du manager-opérateur au manager-créateur de valeur. Le dirigeant devient un générateur de performance financière. Avec un effet de levier élevé, l’entreprise doit générer rapidement du cash. Par conséquent, chaque euro est scruté dans la perspective du remboursement de la dette. Chaque projet est filtré par le retour sur investissement rapide. Les dépenses non essentielles sont gelées ou supprimées. Le dirigeant adopte alors une posture de gérant de portefeuille interne, optimisant les activités comme un investisseur.
Du contrôle hiérarchique au pilotage financier serré. Un LBO induit un resserrement brutal du contrôle. Les décisions sont recentrées sur le duo PDG / DAF. Le reporting devient hebdomadaire ou mensuel, il est ultra-détaillé. Le budget est souvent en mode "base zéro", c'est à dire sans inertie passée. Ce n’est pas une bureaucratie classique, mais une gouvernance par les chiffres. Si une activité déçoit, on coupe. La marge devient la seule boussole.
Ce que cela change pour les salariés
Des changements structurels se diffusent rapidement dans toute l’entreprise. Pour les collaborateurs, le LBO se ressent à travers des impacts très concrets. Tout d'abord, les coupes budgétaires apportent insécurité et externalisation Pour dégager du cash, les dirigeants d'entreprises sous LBO réduisent les fonctions support (RH, IT, formation, communication) ; ils ferment les sites non rentables ; ils externalisent les fonctions jugées non stratégiques ; ils gèlent les embauches et les avantages non obligatoires. Un climat d’incertitude permanent s'installe. Il est peu propice à l’engagement. Le contrat psychologique avec l’entreprise - au minimum - s’affaiblit. La charge de travail, quant à elle, s'accroît et la culture du chiffre s'installe. Quand 20 % des effectifs partent, les tâches restent. Les équipes restantes doivent assurer la continuité avec moins de moyens. Il s'agit toujours d'atteindre des KPIs plus exigeants. Il faut se plier à une logique de contrôle permanent des performances. En conséquence, le stress et la fatigue s'installent. Ils réduisent les temps d’échange, de formation, de créativité. Le sens collectif, la fierté d’appartenance, la prise d’initiative s’effacent au profit d’une culture de performance sans solidarité ni cohésion, guidée par les indicateurs financiers. Les décisions se calent sur leur impact sur la sortie du capital prévue par les actionnaires.
Si on se place du point de vue financier "visible", le modèle LBO fonctionne souvent. Les entreprises deviennent plus rentables, plus concentrées. Les activités peu performantes sont revendues. Les dirigeants sont incités par des mécanismes d’intéressement en actions. Les fonds obtiennent des retours sur investissement élevés... Mais cette performance est obtenue en "pressant le citron" organisationnel : elle repose sur l’épuisement de certaines marges humaines et structurelles. Si on élargit alors la perspective au delà du financier visible, il faut envisager les coûts cachés : un certain retard stratégique et une perte de talents. Dans le premier cas, les projets de transformation longue (digital, ESG, R&D) sont repoussés. L’investissement dans l’avenir est sacrifié sur l’autel du rendement immédiat. Dans le second, il y a une fuite des talents. Les profils à potentiel ou à forte motivation intrinsèque partent. L’entreprise perd sa capacité à se renouveler ou à créer de l’engagement.
Au final, l’entreprise devient plus rentable à un instant T. Mais elle ne projette rien au delà. Certes, le modèle LBO peut être vertueux si l’entreprise était inefficace ou mal gérée auparavant ; si, au-delà des dirigeants, les collaborateurs sont associés à la réussite financière (par ex. intéressement élargi, LBO salarié) ; si le fonds a une vision à long terme (ex. fonds à impact, family offices). Mais ces cas restent rares. Le modèle standard est avant tout conçu pour les actionnaires et les dirigeants clés sous la forme d'un nouveau système de management. Il repose sur 3 piliers :
La dette comme outil disciplinaire ;
La création de valeur à horizon court ;
L’alignement dirigeants / actionnaires via l’intéressement en actions.
Le dirigeant devient le bras armé d’une logique financière. Il n’est plus un bâtisseur de culture, ni un développeur de talents. Il devient un optimiseur de cash flow. Cela ne signifie pas que c’est "mal" — mais c’est un changement de nature du rôle managérial dont il faut être conscient.
(1) Michael C. Jensen, Agency Costs of Free Cash Flow, Corporate Finance, and Takeovers, American Economic Review, 1986.
(2) La théorie de l’agence, développée notamment par Michael Jensen et William Meckling, analyse la relation entre un principal (l’actionnaire) et un agent (le dirigeant), lorsque leurs intérêts peuvent diverger. Elle postule que des mécanismes d’incitation et de contrôle (comme la dette, la rémunération variable ou la surveillance active) sont nécessaires pour aligner les intérêts de l’agent sur ceux du principal.
(3) L’EBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation and Amortization) correspond au résultat opérationnel avant charges d’intérêt, impôts et amortissements. Il sert à mesurer la performance économique d’une entreprise sans tenir compte de sa structure financière ni de ses politiques comptables.
(4) Le cash-flow (flux de trésorerie) désigne la capacité d’une entreprise à générer du cash à partir de ses opérations, après avoir couvert ses charges d’exploitation et ses investissements. Dans un LBO, le cash-flow est crucial pour rembourser la dette contractée lors de l’acquisition.






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