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Pourquoi les organisations empilent des modèles de changement… sans jamais vraiment changer

  • Photo du rédacteur: Erwan Hernot
    Erwan Hernot
  • 3 juil. 2025
  • 4 min de lecture
Main posée sur des blocs de bois empilés, ajoutant une pièce. Fond beige uni. Atmosphère de concentration et d'équilibre.
Empiler n'est pas maîtriser ;)

Depuis plus de soixante-dix ans, les organisations n’ont cessé de produire des modèles de conduite du changement. L’histoire est bien connue. Des travaux fondateurs de Kurt Lewin aux démarches contemporaines comme Kotter, ADKAR ou les innombrables toolkits de transformation, chaque décennie a apporté son lot de cadres, de séquences, de rôles et de bonnes pratiques.

Cette accumulation pourrait laisser penser que les organisations ont appris. D’une certaine manière, c’est vrai. Les démarches sont plus structurées, plus outillées, plus attentives aux dimensions humaines. Communication, engagement, formation, sponsoring, mesure de l’adoption : les briques sont connues, stabilisées, largement partagées.

Et pourtant, un paradoxe demeure. Malgré cette sophistication croissante, les transformations continuent d’échouer, de s’enliser ou de produire des résultats très en deçà des promesses initiales. Les études se succèdent, les retours d’expérience s’accumulent, et les constats restent remarquablement stables.

Face à cet écart persistant entre l’intention et le réel, la réponse organisationnelle est presque toujours la même : ajouter un modèle de plus, enrichir la boîte à outils, raffiner la méthode. Comme si le problème était encore un problème de cadrage, de séquençage ou de pédagogie.


Les modèles de changement reposent sur une hypothèse fausse

Cette fuite en avant méthodologique dit quelque chose de plus profond. Elle révèle une difficulté structurelle à regarder le changement là où il se joue réellement.

Les modèles de conduite du changement ont un point commun rarement interrogé. Ils reposent sur l’hypothèse que le changement est avant tout un problème d’adhésion. Si l’on explique mieux, si l’on embarque davantage, si l’on forme correctement, alors les acteurs finiront par s’aligner. Cette hypothèse est séduisante. Elle permet de traiter le changement comme un processus rationnel et progressif, maîtrisable à condition d’y consacrer suffisamment de moyens.

Or, dans les organisations réelles, le changement n’est presque jamais neutre. Il redistribue des ressources, modifie des équilibres de pouvoir, remet en cause des positions acquises, fragilise des identités professionnelles. Autrement dit, il produit des gagnants et des perdants, même lorsque le discours officiel affirme le contraire.

C’est précisément ici que les modèles deviennent confortables. En parlant d’engagement, de communication ou de résistance, ils permettent de déplacer le problème. Les tensions sont requalifiées en freins humains, les oppositions en peurs individuelles, les blocages en défaut d’accompagnement. La question des choix, des arbitrages et des renoncements est reléguée hors champ.

La prolifération des modèles n’est donc pas un signe de maturité, mais souvent le symptôme d’un évitement. Plutôt que de nommer les conflits réels, on perfectionne les dispositifs. Plutôt que d’assumer les décisions difficiles, on investit dans des démarches censées produire de l’adhésion.


Pour les managers, rassurer sans en avoir les moyens

Cette logique n’est pas sans conséquences pour les acteurs de terrain, en particulier pour les managers de proximité et les managers intermédiaires. Ce sont eux qui se retrouvent en première ligne pour faire tenir ensemble des injonctions contradictoires. Ils doivent incarner un changement dont les contours restent flous, rassurer sans disposer des marges de manœuvre, maintenir la performance tout en absorbant l’instabilité.

Pour les fonctions RH, l’enjeu est tout aussi critique. En s’inscrivant exclusivement dans une logique d’outillage et d’accompagnement, elles risquent d’endosser un rôle ingrat : celui de réparer, à coups de dispositifs, ce que la gouvernance n’a pas voulu trancher. À terme, cela affaiblit leur crédibilité et renforce le cynisme des acteurs.

Plus largement, cette situation alimente une forme de lassitude organisationnelle. Les salariés ne sont pas dupes. Ils ont vu passer les modèles, les slogans, les programmes successifs. Ils perçoivent très bien quand la méthode sert à masquer l’absence de décision ou à différer des arbitrages devenus trop coûteux politiquement.


Remettre la méthode à sa place

Sortir de cette impasse ne suppose pas d’abandonner toute méthode. Il s’agit plutôt de remettre la méthode à sa juste place. La conduite du changement ne peut pas précéder la clarification des choix stratégiques. Elle ne peut pas se substituer à la décision.

Cela implique de commencer autrement. Avant de parler d’adhésion, il faut identifier ce qui est réellement en jeu. Qui perd quoi ? Qu’est-ce qui est remis en cause ? Quels arbitrages la direction est-elle prête à assumer, et lesquels cherche-t-elle à éviter ? Tant que ces questions restent implicites, aucune démarche, aussi sophistiquée soit-elle, ne produira autre chose qu’un alignement de façade.

Cela suppose également de changer le rôle assigné aux managers. Leur demander de relayer des messages n’est pas suffisant. Ils doivent être reconnus comme des interprètes, capables de réguler les tensions locales, mais seulement si l’organisation leur donne une lecture claire des priorités et des choix.


La véritable question n’est donc pas de savoir quel modèle de changement adopter, mais ce que l’organisation accepte enfin de regarder en face. Continuer à empiler des méthodes, c’est repousser le moment de vérité.

À l’inverse, accepter de traiter le changement comme ce qu’il est réellement — un exercice de choix, de renoncements et de responsabilités — ouvre la voie à des transformations plus sobres, plus crédibles et, paradoxalement, plus humaines.

Changer commence rarement par une nouvelle méthode.Il commence par une décision assumée.

 
 
 

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